On pouvait lire sur France bleu cet hiver que 6000 canards étaient morts dans un incendie en Vendée. Cette brève se concluait par « il n’y a pas de victimes« . Selon cette même brève, ce genre d’événement arrive « régulièrement » en période de grand froid. Rien de quoi en faire un plat, en somme (sans mauvais jeu de mot). En effet, sur 224 387 animaux morts dans des incendies en 2017 – certainement sans victime non plus – ils ne représentent pas grand chose. Une simple perte financière de plus, parmi des risques calculés. Quelle valeur accorde-t-on à ces morts quand tous les jours 3 millions d’animaux sont tués dans les abattoirs en France ?

Malgré le développement récent du mouvement végétarien, il reste dans la morale dominante un déni radical de la souffrance animale. La souffrance animale ne compte pas, seul compte le confort humain. Dans une société en perpétuelle mutation, l’éthique tend à rester une sphère presque intouchable, taboue, qui veut se donner l’air immuable. L’économie veut bien prendre en compte les animaux, lorsqu’il s’agit de créer des parts de marché avec des produits vegan. Mais en dehors du domaine de la consommation, gare à qui voudrait remettre en question l’abattage ! La prise en compte des animaux doit généralement se cantonner au choix personnel, discret, sans quoi elle risquerait de déranger. Jusqu’à très récemment, être végétarien en France relevait d’un défi hors norme, c’était une rébellion radicale contre la culture et les traditions héritées de la nuit des temps. C’est toujours le cas, dans une moindre mesure, mais les choses se bousculent peu à peu. Derrière la vitrine des restaurants végétaliens qui fleurissent aujourd’hui dans les villes, des idées se confrontent et une philosophie émerge. Au delà de la sphère de l’alimentation, c’est une nouvelle vision de l’éthique qui se dessine.

« C’est énorme comment les choses ont évolué en 40 ans. » reconnait Yves Bonnardel, militant et philosophe. En 1991, lui, Françoise Blanchon et David Olivier ont créé les Cahiers Antispécistes. Ils sont alors les premiers en France à parler d’antispécisme et même à utiliser ce terme. L’antispécisme est l’opposition au spécisme, l’idéologie qui justifie d’exploiter les animaux non humains par la supériorité de l’Homme et par une hiérarchisation des espèces. Avant d’être connue en France, la notion avait déjà été développée dans d’autres pays, par le travail du philosophe australien Peter Singer, notamment son livre La libération animale.

« Dans le monde anglo-saxon, ça a été une grande révolution [le travail de Singer]. Mais ça a surtout été une révolution dans le monde académique. Ça a libéré la parole, ça a brisé un tabou sur la question de l’éthique animale. Ça n’existait pas avant. C’était une question trop ridicule et trop insensée pour que les philosophes s’y attardent. Ils balayaient ça d’un regard dédaigneux. »

Des précurseurs contre tous les autres

« Au début, on s’est retrouvés à plusieurs à décider d’arrêter de manger de la viande par souci des animaux. On s’est heurtés à des réactions très dures de la part de notre entourage. […] Il y avait un refus de nous entendre sur cette question. Et on a écrit une brochure Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d’animaux. C’était en 1989. C’était pas une brochure antispéciste, c’était une brochure qui disait grosso modo ‘les animaux veulent vivre comme nous, on n’a pas besoin de les tuer pour s’en nourrir alors il y a aucune raison de le faire, il faut arrêter de le faire’. Elle s’est vendue très vite en 2000 exemplaires dans les milieux un peu alternatifs, libertaires. […]

– Est-ce que vous avez eu des retours négatifs ?

– Ah oui plein… déjà la brochure, qui n’était pas une brochure égalitariste ou antispéciste, qui disait simplement ‘vu qu’on n’a pas besoin de les tuer pour vivre, ne les tuons pas’, c’est très minimaliste, rien que ça, on avait des réactions très dures de la part du milieu de la défense animale qui refusait d’entendre parler de la question de la viande. »

Etonnamment, les végétariens étaient les plus fervents adversaires de la lutte naissante.

« C’était un sujet qui n’existait pas dans la défense animale à l’époque, et les rares personnes qui étaient végétariennes dans ce milieu là n’osaient pas en parler. Il y avait une pression trop dure contre. C’était à la fois complétement ridicule d’être végétarien pour les animaux, et puis il y avait toute la fiction qu’il fallait manger de la viande… Enfin il y avait un tabou autour de la viande extrêmement fort. C’est une question qui n’était pas abordable. »

Les choses ont seulement commencé à changer au début des années 1990. Les questions de la consommation de viande dans le milieu de la défense animale se sont progressivement imposées.

« Comment vous y êtes vous pris pour faire entrer ces questions dans le débat ?

– Eh bien nous on a lancé les Cahiers Antispécistes. On a lancé une revue pour créer un mouvement de pensée qui est aussi un mouvement de remise en question qui mettait l’accent sur la remise en question de la viande. Parce qu’on pensait que c’était le coeur du problème. Tant que les humains considéraient comme normal de manger des animaux pour s’en nourrir, finalement par pur caprice, c’était clair qu’ils ne bougeraient pas sur n’importe quelle autre question animale. Tant qu’ils avaient un mépris tel de la question, on ne ferait pas bouger les lignes.

– En fait, vos idées étaient tout de suite complétement radicales.

– Oui, complétement »

« Dans le milieu de la défense animale […] l’argumentaire était détaché de l’éthique. On avait le même problème dans les milieux végétariens. [Les végétariens] étaient soumis à une telle pression de la société qu’ils n’osaient pas dire qu’ils étaient végétariens pour les animaux et ils étaient contre nous parce qu’on le disait. Ils disaient qu’on décrédibilisait la cause. Il fallait parler de la santé humaine, il fallait parler d’écologie, de vocation spirituelle etc». Il fallait parler de tout sauf des animaux. Et on avait des réactions un peu folles. On recevait des courriers de gens qui disaient «on est parfaitement d’accord avec vous. Manger de la viande c’est un vrai poison.» C’est-à-dire qu’en fait ils disaient ce qu’on n’abordait pas. On disait qu’on pouvait vivre sans manger de la viande et être en bonne santé mais c’est tout. On s’apercevait que les gens faisaient tout pour ne pas aborder la question animale parce qu’il y avait trop de pression là-dessus. C’était trop difficile, on passait pour un taré complet. »

Comme on se rendait compte que les gens n’avaient pas envie de parler de ça, on n’a parlé que de ça.

On ne parlait pas d’écologie, de santé, du tiers monde… On centrait notre argumentaire uniquement sur les animaux. Notre but c’était que le végétarisme, progressivement, soit associé à la question animale, et pas autre chose. Après tout c’étaient eux les premiers concernés, les animaux. Ça a été un combat qui dû être mené au début contre les végétariens. »

Finalement, le premier pas à franchir dans la lutte pour les animaux était de crédibiliser la lutte pour les intérêts des animaux. En posant des bases théoriques et en osant rentrer dans la confrontation, les premiers militants ont fini par toucher une partie des réseaux militants alternatifs. Dans les années 90, des groupes antispécistes se créaient dans toutes les grandes villes, souvent liés au milieu libertaire.

« Et puis il y a eu une révolution en éthologie. C’est à dire plein d’études qui ont été faites sur les capacités cognitives des animaux. »

La science au service de l’éthique

« Dans les années 90, c’était très courant que les gens disent que les animaux ne souffrent pas. C’était un argument qui revenait sans cesse. Ou bien «ils éprouvent peut-être de la douleur mais c’est pas de la souffrance» parce que la souffrance aurait une dimension mentale, psychologique. En fait c’est un mensonge. Quand il y a de la douleur, il y a aussi une souffrance morale. Mais [pour eux] la souffrance aurait quelque chose de noble, d’humain et pas la douleur qui serait physique, bestiale, animale. Je crois que c’est un mouvement global de la société. Il y a eu de plus en plus d’études en éthologie, et ça intéresse vachement les gens. Progressivement, le discours comme quoi les animaux ne souffrent pas a disparu. Et puis à partir des années 2000, le discours éthique a percé dans l’opinion publique.  »

« Plus de 150 ans après Darwin, nous commençons à nous voir vraiment comme des animaux. » ajoute David Olivier. « La fin des anciennes idéologies permet une approche plus rationnelle de l’éthique, centrée sur les conséquences des actes, plus que sur des notions abstraites comme le respect ou la dignité. »

« L’éthologie permet de passer d’un discours qui nie complétement l’individualité et l’intelligence des animaux à un discours qui le met en avant. Maintenant par exemple il y a de plus en plus de chercheurs qui disent que c’est à cause de la domination humaine sur les autres animaux, du spécisme, qu’on a tant de mal à comprendre les autres animaux. En fait on ne leur prête pas vraiment attention, on les méprise. Il y a des éthologues qui remarquent que les chiens nous comprennent bien mieux que nous on les comprend vraiment. Eux font attention à tous les signaux qu’on peut émettre et s’y adaptent. Nous on ne capte pas le dixième de ce que eux captent. »

Yves Bonnardel cite l’exemple des chiens mais on peut aussi parler des vaches d’élevage qui sont douées d’intelligence sociale, entre elles et même avec les humains.

Grâce à ces études, notre rapport aux animaux est en train de changer en profondeur. Les médias ensuite, en relayant ces informations, participent à un élan de prise de conscience vis à vis des souffrances animales.

Des images choc pour briser le silence

Dans les années 2000, des idées antispécistes commencent à s’introduire dans la parole publique. Des personnages comme la philosophe Florence Burgat (La cause des animaux – Pour un destin commun, 2015, Le droit animalier, 2016) apparaissent à la télévision et diffusent leurs recherches dans de grands médias. En 2008, Brigitte Gothière et son mari Sébastien Arsac fondent l’association L214 et commencent à diffuser des images choc des abattoirs français. Les images sont régulièrement relayées à la télévision et ouvrent des débats urgents sur les pratiques de l’industrie animale. A ce jour, leur page facebook est suivie par près de 690 000 personnes. Pour David Olivier, L214 a un grand rôle à jouer dans la prise de conscience collective qui se voit en ce moment.

Si le chemin à parcourir vers une entière remise en question du spécisme reste long, on peut voir les premiers pas de l’opinion publique comme une porte ouverte vers une réflexion plus profonde.

« Clairement, la notion de végétarisme, ou de véganisme, est plus populaire, parle plus directement aux gens, que celle d’antispécisme. Mais dans le fond, le végétarisme veut simplement dire qu’on prend en compte les intérêts des non-humains, au moins un peu. Et je pense que la position consistant à les prendre en compte juste un peu est instable. Soit on les nie entièrement ou on n’y pense tout simplement pas, ce qui est la position traditionnelle; soit on se rend compte qu’ils existent et qu’ils comptent, auquel cas on finit forcément par comprendre qu’ils existent autant que les intérêts des humains, et comptent autant; ce qui est la position antispéciste. Le refus de manger les animaux est la porte ouverte vers l’antispécisme. » Pour David Olivier, c’est une question de cohérence.

« Toute attention réelle envers le bien des animaux ne peut qu’amener à remettre en cause non seulement la souffrance qu’on leur impose, mais aussi leur abattage. Il y a pour le moins une forte tension entre l’idée de se soucier de quelqu’un et la volonté de le tuer. De plus, en pratique, il est impossible d’assurer de manière économiquement viable l’élevage et l’abattage des animaux sans leur infliger de grandes souffrances et privations. Même quelqu’un qui est opposé dans le principe seulement à la souffrance des non-humains sera, s’il est sincère, en faveur de l’abolition de l’élevage. »

Pourtant, rien n’est joué. Le spécisme reste ancré dans notre culture et sortir de la norme n’est pas aisé. D’après une étude du Humane Research Council en 2014, autour de 84% des végétariens abandonnent leur régime, ce qui est énorme.

« Malgré les énormes progrès, beaucoup de personnes dans notre société ont encore du mal à envisager les intérêts des animaux non humains comme représentant une motivation sérieuse. […] Il s’ensuit que la forte pression que ressentent les végétariens (terme qui inclut les véganes) pour qu’ils se trouvent d’autres motivations plus «sérieuses» d’un point de vue spéciste (santé, environnement, etc.) subsiste. »

Les critiques de l’antispécisme sont encore répandues même au sein de certains milieux végétariens. David Olivier y répond dans notre interview complète ici.

« On parle de révolution antispéciste; mais je vois cette «révolution» plus comme le commencement d’un très long chemin que comme quelque chose qui réglerait en un temps plus ou moins court un problème précis. »

Yves Bonnardel, lui, est relativement confiant pour la suite.

« Est ce que vous croyez en un monde sans spécisme ou est ce qu’on tend seulement vers une meilleure prise en compte des conditions d’abattage ?

– Je crois qu’on peut tendre vers ça. Tous nos combats depuis 25 ans, c’est pour tendre vers ça. »

Tendre vers ça, c’est déjà un gros progrès. Bien que tout le monde, au contact des informations sur la souffrance animale, ne choisisse pas d’arrêter la viande, le discours de défense des animaux garde un réel impact. Notamment, beaucoup de personnes décident de réduire leur consommation carnée et de mieux choisir la provenance des produits animaux qu’ils achètent.

« Ils vont avoir un discours qui se préoccupe des animaux. Même si c’est bidon, il y a une époque où ils disaient qu’ils s’en foutaient. C’est une avancée. »

« Dans une génération ça ne m’étonnerait pas qu’on ait progressé énormément. Je suis plutôt optimiste. Mais c’est aussi parce que je vois les progrès énormes qui ont été réalisés. »

 

 


 

Pour aller plus loin : La révolution antispéciste (un recueil d’articles de fond édité sous la direction de Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler) sort cette semaine en version papier et e-book.

 

 

 

 

Categories: Réflexions

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Voulons nous toujours tuer des animaux ?

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