Le drame des Rohingyas suscite une solidarité internationale. En France, en particulier, on se montre émue du sort de cette minorité musulmane de Birmanie, qualifiée par l’ONU d' »une des ethnies les plus persécutées au monde ». La semaine dernière, l’engouement généré par la campagne de youtubeurs « Love Army », menée par Jérome Jarre, a rapporté 1 million d’euro de dons pour les Rohingyas en 24h. Le génocide semble révolter toutes les consciences, sauf celles des Birmans. En Birmanie, le statut quo est bien parti pour durer.

Dans le pays de la lauréate du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, le mot Rohingya est tabou. On ne le prononce pas. Même le pape, en visite humanitaire le 28 novembre dernier, s’est retenu de l’utiliser par peur de représailles. Les Rohingyas n’existent pas aux yeux des Birmans. Ils sont, dans l’imaginaire commun, des immigrés bengalis venus répandre l’islam dans leur pays bouddhiste. Pourquoi et comment une telle crainte a-t-elle bien pu en arriver à instaurer une répression aussi terrible vis à vis d’une partie de la population ?

Un ennemi commun pour l’unité nationale

La peur est un outil politique puissant et certains l’ont bien compris. Partout, quelles que soient les barrières culturelles et de langage, la peur a un pouvoir d’unification sans pareil. Or la Birmanie a cruellement besoin d’unité nationale.

A ce jour, 135 groupes ethniques sont officiellement répertoriés dans ce pays à peine plus grand que la France. Pendant plus de 50 ans, sous la junte militaire, le gouvernement était en conflit armé avec plusieurs de ces ethnies. Depuis 2016, avec la LND – le parti de Aung San Suu Kyi – au pouvoir, le processus de paix est à peine entamé. Timidement, il tente de réconcilier les uns avec les autres. Dans les coulisses, loin des caméras, les combats continuent.

Pourtant, la Birmanie cherche à s’afficher comme une démocratie afin de séduire des investisseurs et de s’ouvrir enfin aux marchés libéraux. Pour ce faire, le gouvernement a besoin de rassembler la population à travers un ensemble de valeurs pour asseoir son autorité nouvellement gagnée et faire avancer les réformes.

Le bouddhisme remplit très bien ce rôle avec 89% de pratiquants dans la population. Il est une religion d’état, une culture, un idéal commun. Un culte incorruptible de paix et d’amour ? Que nenni. Ceux qui ont vu Le Vénérable W (documentaire de Barbet Schroeder) peuvent en attester : l’habit ne fait pas le moine. Certains moines bouddhistes influents se font portes parole de l’extrême droite nationaliste et alimentent des discours de haine envers les musulmans rohingyas. En les accusant de vouloir répandre l’islam et d’être étrangers aux valeurs birmanes, ils désignent des valeurs et une religion propres à tout le peuple birman.

Bien sûr, tous les Birmans ne sont pas bouddhistes et tous les Birmans ne partagent pas la même culture. On pourrait croire que ces discours ne touchent que les Bouddhistes. Mon expérience personnelle tend à montrer le contraire. Dans l’état Chin, où le christianisme et l’animisme cohabitent, j’ai fait des rencontres surprenantes.

C’était en mars dernier, dans un petit village niché au coeur des montagnes. Une route venait enfin de relier pour la première fois les ethnies locales au reste du pays. La majorité des villageois ne parlaient pas anglais, ni même birman, seulement la langue de leur ethnie. Au détour d’une rue, je suis tombée sur un vieil homme qui connait l’anglais, un ancien fonctionnaire. Il a fait des études et travaillé à Yangon, mais il a vécu 40 ans à Mindat, dans l’état Chin. Comme la plupart de ses voisins, il est animiste. Très critique du gouvernement, il accuse Aung San Suu Kyi de dépendre de qu’il appelle les « serpents d’Europe et d’Amérique ». Pour lui, elle a été élue grâce à la célébrité de son père (Aung San, qui s’est battu jusqu’à la mort pour l’indépendance de la Birmanie). Elle n’est pas efficace et n’amènera pas une véritable démocratie, encore moins la fin des conflits armés.

Pendant quelques minutes, assis sur un muret en face de sa maison, il m’a parlé de la vie à Mindat. Le gouvernement ne comprend pas la vie des Birmans, selon lui. Pendant que Aung San Suu Kyi se fait construire une grande maison en Angleterre, des villageois sont payés 3$ par jour par l’état pour construire leurs propres routes.

Lorsqu’il m’a demandé mon point de vue sur les politiques birmanes, je lui ai naïvement demandé son avis sur les Rohingyas. Il m’a fait répéter le mot cinq fois. Puis il m’a répondu qu’il n’y avait pas de Rohingyas en Birmanie, seulement des Bengalis.

« Je pense qu’ils sont mauvais. Nous ne les aimons pas.

– Pourquoi ?

– Ils viennent du Bangladesh. Le Bangladesh n’a pas à manger, alors le Bangladesh vient ici. Ce sont des intrus. Ce sont des mendiants ! »

A partir de cet instant de la conversation, le vieillard à la voix très douce a changé de ton. Il n’a pas mis fin à la conversation mais il a commencé à faire mine de ne pas comprendre les questions qui le mettaient mal à l’aise. Plus tard, en parlant de religion, il a laissé s’échapper un peu plus. Il m’a expliqué que la Birmanie est un pays peu peuplé et que le Bangladesh, à côté, est un pays surpeuplé. Ainsi, si on laisse des Bengalis vivre en Birmanie et y cultiver des terres, ils vont rendre la Birmanie musulmane.

« Je n’aime pas non plus les musulmans. Ils sont malpolis. » Il compare ensuite les musulmans et les chrétiens. « Ils sont les mêmes, ils ont la même idéologie. » Il entama une phrase, il était sur le point de dire quelque chose sur les chrétiens, puis il se ravisa brutalement. « Je ne veux pas parler de religion. »

Manipulation d’opinions

Au delà du biais religieux, tous les moyens sont bons pour discréditer les Rohingyas. Facebook est l’un des médias les plus puissants dans la propagation des discours de haine qui forgent l’opinion publique.

Alors que la censure massive des médias et que la surveillance d’état ne sont pas encore oubliés, le réseau social est certainement l’outil le plus utilisé par les Birmans dans leur accès à l’information. J’en ai discuté avec le réalisateur engagé Zarganar, une icône de la révolution démocratique qui travaille aujourd’hui avec le gouvernement.

Zarganar, en plus d’avoir été longtemps prisonnier politique, a été directement censuré pendant la dictature militaire. Son nom était tout bonnement interdit de publication. Sa popularité effrayait le pouvoir en place alors qu’il parlait de démocratie et de révolution aux étudiants. Aujourd’hui, bien qu’il supporte le nouveau gouvernement élu, il est bien conscient du travail qu’il reste à faire vers la démocratie. La première étape, dit-il, est de résoudre les conflits armés au sein du pays. Le premier pas est l’éducation populaire. Les Birmans, pour la plupart, ne connaissent encore rien du concept de démocratie. ça ne fait partie de leur culture. Ils n’ont jamais appris à débattre, ni même à exprimer leur avis personnel.

« Beaucoup de Birmans n’ont pas le courage de parler. Ils refusent de prendre part aux débats mais si ils ont quelque chose à dire ils écrivent sur Facebook. Sur Facebook, tout le monde ne peut pas savoir qui écrit quoi. J’ai des amis qui ont trois ou quatre comptes. Ce sont des faux comptes. Ils peuvent écrire n’importe quoi. Certaines personnes en Birmanie utilisent Facebook pour attiser les problèmes religieux et les problèmes ethniques. Les « j’aime » et les partages sont un grand danger dans notre pays. Les gens sont très crédules, ils ne remettent pas en cause l’information. »

Il m’a raconté pour exemple le cas d’un hoax qui avait créé une polémique nationale via facebook quelques jours plus tôt, au sujet d’un projet d’augmentation de taxe qui en réalité n’existait pas. « Les Birmans croient plus facebook que le gouvernement. »

Le besoin d’une identité nationale à laquelle se rattacher et le rapport difficile des Birmans à l’information sont-ils des éléments suffisants pour expliquer la montée des idées nationalistes ? Est-ce que cela suffit à comprendre qu’ils ferment les yeux, voire qu’ils contribuent au génocide des Rohingyas ?

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