Vintimille, sous le pont qui porte l’autoroute, des centaines de réfugiés dorment dans le froid. Ils ont posé des couvertures sur le sol caillouteux, seuls remparts contre l’humidité de la nuit. Parfois, au coucher du soleil, la police vient avec des cars et les déporte vers le sud de l’Italie, dans des centres de détention qui les renvoient en Afrique.
Leur présence dérange, ça ne change rien. Ils reviennent toujours. L’Afrique, c’est la mort. L’Europe, c’est l’espoir. Depuis 2016, la situation s’installe et rien ne s’arrange. Les exilés viennent du Soudan, d’Erythrée, du Tchad,… Ils ont survécu au désert, à la Libye et à la Méditerranée. Pourtant, c’est Vintimille qui en vient à les achever moralement. Chaque jour, ils tentent de passer en France. Certains tentent le train, d’autres prennent la route à pied par la montagne. Peu importe, à peine arrivés de l’autre côté, ils se font renvoyer en Italie. Systématiquement. Personne ne veut d’eux. Ils le savent très bien, certains en deviennent fous. Combien se font frapper par des policiers, combien se font voler leurs chaussures par des policiers dans la montagne ?

Beaucoup de ces exilés sont des mineurs. Ils rêvent encore d’avenir. Un avenir qu’ils espèrent voir en France. Je me souviens d’un jeune Soudanais du Darfour, qui me disait vouloir demander l’asile en France parce que durant le passé colonial, les membres de son ethnie avaient combattu pour l’armée française au Mali. J’aurais aimé pouvoir lui répondre avec certitude qu’il obtiendrait son statut de réfugié. Pourtant, je me disais que son argument n’aurait pas de poids.

Djamel, Français originaire du Gard, s’est fait arrêter à la frontière italienne le 8 octobre dernier, avec quatre migrants dans sa voiture. Aujourd’hui, il risque une lourde amende ou la prison. Toutes les semaines, il doit pointer à la gendarmerie. Il lui est interdit de sortir du territoire français en attendant son procès, dont il ne connait toujours pas la date. Cuisinier à domicile, il ne peut plus exercer son métier car la police a confisqué sa voiture.

Djamel se rendait sous le pont de Vintimille toutes les semaines. Il aidait des associations ici et là. Il se rendait utile comme il pouvait, tantôt en cuisinant, tantôt en ramenant des couvertures et autres dons.

« J’ai repéré 2 mineurs, et deux jeunes qui étaient là depuis longtemps, depuis au moins 3 mois, dont un qui est malade. »
Il ne s’est pas posé de question. A peine rencontrés, il les a emmenés.

Devant la simplicité de son récit, je ne peux m’empêcher de lui demander s’il avait une stratégie pour passer la frontière. Il me rit au nez.
« Une stratégie ! Je suis allé tout droit, tout le monde s’attache. On est ensemble dans la voiture et je prends l’autoroute. […] Le péage, c’est le plus direct et le plus simple ! »

Djamel s’est finalement fait arrêter pour sa plaque d’immatriculation tordue.
« Peut-être que si j’avais une plaque bien droite, je ne me serais pas fait arrêter. »

Il a passé 48 H en garde à vue. Pendant ce temps, la police fouillait sa voiture et son téléphone, qu’ils gardent encore actuellement. Il fut présenté à un premier juge sous comparution immédiate, qui lui accorda la libération, mais le procureur refusa le verdict et c’est le juge d’application des peines qui lui accorda sa libération en attendant son procès. La police l’interrogea à deux reprises. Des « interrogatoires bidons » dont l’objectif était d’établir s’il est dans un réseau organisé et s’il est un passeur. Des policiers lui ont avoué que le procureur cherchait à incriminer quelqu’un pour donner l’exemple. Cela pourrait bien être lui, l’exemple dissuasif. Depuis, il ne peut rien faire. Il n’a plus le droit de s’approcher de la frontière italienne, il n’a plus de passeport et reste sous contrôle judiciaire.

Finalement, tout ça ne le touche pas. Il sait pourquoi il a emmené ces jeunes, et les conséquences, en comparaison, ne lui paraissent pas importantes. Il assume complètement.

Lorsque je lui demande ce qui l’a motivé, il me parle de la responsabilité de la France envers l’Afrique. Il me dit qu’en tant que citoyen français, il devait le faire. La France a une part à prendre dans la misère qu’elle crée.

« C’est plus pour ça que pour autre chose. Après eux leur rêve c’était d’aller en France. Je me dis ‘bon, si ils ont choisi cette misère là, après tout le trajet qu’ils ont fait et ce qu’ils ont vécu […] C’est pas beaucoup. C’est 20km et ils sont en France.' »

Il refuse de qualifier d’aide ce qu’il a pu faire pour les exilés, car pour lui c’est une responsabilité que l’on a envers eux.

« Là t’as des gars qui arrivent de pays en guerre, et ils ont des obligations de quitter le territoire français. C’est à dire qu’ils doivent retourner dans leur pays en guerre et qu’ils savent qu’à l’arrivée ils vont se faire tuer. »

Il en veut autant au gouvernement qu’aux Français qui l’élisent et qui ne se plaignent pas des conséquences.

« Chacun pense à sa gueule, à ce que tout aille bien pour lui, et on pense pas à ce qui se passe dans le monde. Même en bas de chez soi : il y a eu combien de morts de froid depuis le début de l’année en France ? Les gens s’en foutent. »

Ne pas s’en foutre, finalement, c’est déjà une forme de résistance. Ensuite, il y a tellement de façons d’agir. Certains rejoignent des collectifs d’aide aux migrants, créent des associations, ou aident directement des personnes. Djamel lui, a choisi de ne pas faire partie d’une association pour garder son indépendance. Il agit ponctuellement là où il peut. Il a toujours fait ça. Chez lui, il a donné de son temps pour les Roms et pour les sans-abris. C’est sa mère qui lui a inculqué. « Elle se battait toujours contre les injustices partout, elle avait peur de rien. »
Prison ou pas, amende ou pas, il continuera à résister à sa manière à l’indifférence qui tue.

« Est ce que tu encouragerais d’autres personnes à faire ce que tu as fait ?
– Je peux pas encourager les gens à le faire. Tu peux raconter ce que j’ai fait et pourquoi je l’ai fait, mais après, les gens, ils font ce qu’ils veulent. »

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