Automne 2017. La solidarité est un mot en creux : on peut le frapper au dos d’une pièce comme une devise un peu vaine – liberté, égalité en prime. A Marseille pourtant, à travers les différents réseaux plus ou moins autogérés[1], les petits bars associatifs, la rumeur de la rue, il est possible parfois de sentir une certaine consistance dans ce mot là : solidarité – le prétexte peut-être d’une aventure collective. Durant une réunion publique improvisée, après une soupe partagée, les gens du PRADHA[2] prennent la parole. Ce sont eux ce soir qui font tourner le microphone : leur tribune, noyée dans notre petite foule compacte, se module d’instant en instant en fonction des intervenants. Les jeunes migrants congestionnés dans les PRADHA veulent parler de leur situation : « une cuisine pour cent, avec une seule plaque qui fonctionne. Des toilettes complètement dégradées. Nous sommes sans cesse infantilisés, surveillés, trahis par celles et ceux qui sont censés nous aider dans nos démarches. On ne peut pas traiter les êtres humains comme ça. ». Dans l’assistance, d’autres copains migrants disent que ce n’est pas le problème, que ça ne sert à rien de détailler les dysfonctionnements des centres de tri – qu’il faudrait tout simplement les fermer. Qu’il faut remonter à la racine du problème : le dépérissement du droit d’asile en Europe et en France, la guerre qui ravage les pays. Les jeunes reviennent, insistent, redisent les conditions de l’accueil dans les centre de tri : la bouffe impossible à faire faute de matériel approprié, les douches et l’électricité qui ne fonctionnent pas, le froid sans chauffage pendant l’hiver. Boubacar les soutient «  il faut dire, vous voyez, il faut expliquer aux français à quel point nous sommes poussés dans une situation indigne, et comment nous résistons. » A travers la soirée, se dessine le début d’une lutte, qui dure maintenant depuis trois quatre mois, et dont j’ai l’impression qu’elle se fonde sur cette conviction discrète : si l’on explique soigneusement une injustice aux français, ils se solidariseront. Ils viendront avec nous déjouer la frontière.

Cette conviction, selon laquelle il existerait une médiatisation efficace, à hauteur du réel, et qui permettrait à toutes et tous de se mettre d’accord : j’ai du mal à y croire. Je me tais pourtant. Pendant la soirée, j’ai envie d’en être, envie de me fondre dans cette émotion collective, de prendre ma part de l’amertume qui passe sur les lèvres – de langue en langue, arabe, français, anglais, dari, italien… l’impression d’être au cœur du monde. Il se pourrait que les choses changent. Si cette conviction est une illusion, au moins est-ce une illusion généreuse : croire à la solidarité des gens, au fait que nous posséderions en instance un sens de la justice, que nous pâtissons seulement de désinformation – tout cela dresse un portrait de l’humain, ou plus localement du ressortissant français, qui est plutôt flatteur. Peut-être que c’est le déclin vers le fascisme qui est illusoire ? Dans le quotidien, absorbé peut-être candidement dans les réseaux militants, je suis témoin d’amitiés, de rires, d’emportements, qui se déclarent sans égard pour les frontières tracées à l’avance. Nos positions sont rejouées sans cesse, papier ou pas, nationalité ou pas, au hasard des joies, des évènements et des échecs. Tout cela a une allure de fête, qu’assombrissent seulement les arrestations sauvages, les déportations, les expulsions. « Que les migrants aillent dirent leurs vérités chez eux et pour ceux que cela intéresse, ils peuvent toujours aller sur place ou bien il y a internet. »[3] Voilà cependant à quoi m’exhorte un anonyme sur les réseaux sociaux, hors de ma sphère intime. Que j’aille me faire voir ailleurs, finalement. En regardant des documentaires sur internet, par exemple.

En l’occurrence, ce sont les gens ouvertement racistes, hostiles, égoïstes que j’ai moins rarement l’occasion de rencontrer. Où sont-ils ? A défaut de connaître précisément les adresses, je fouille sur le web : cherchant les traces de leur agitation. M’étonnant d’une culture revendiquée comme étant vaguement la mienne : « Je suis français et je n’ai pas à subir les infinis problèmes syriens, lybiens, somaliens, etc…. en revanche j’aimerais que le gouvernement se concentre sur les problèmes des français en France, est-ce trop demander ? » [4] J’ai des papiers français, sans mérite, et mon problème, c’est d’apprendre à laisser les portes ouvertes. Est-ce que ma voix compte pour rien ? Je rêvasse sans contradicteur. Je n’ai pas encore cédé le pas à répondre au post haineux sur les forums. Du Soudan, de l’Afghanistan, d’Algérie, oui, j’ai pu avoir des nouvelles sinon avérées, du moins vivantes, loquaces, profondes ou futiles. Il est intimé au demandeur d’asile de mettre sa vie entre parenthèse –2 ans, 3 ans,… avant de savoir s’il a le droit ou pas d’exister. Cela laisse du temps pour parler ou pour devenir muet. Il y a des moments de latence à priori impossible à digérer, à la préfecture, assis par terre avant l’appel du guichet : en nous nous accompagnant, en faisant matière commune de cette temporalité effondrée, il est possible parfois de transformer la patience en gaieté : nous sommes silencieux ensemble, nous parlons ensemble, nous apprenons des langues communes, des rires communs, nous bricolons un rapport au monde. Bientôt, sous couvert d’administration, un guichetier nous donnera une mauvaise nouvelle : expulsion, assignation à résidence… Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un dernier mot à donner à cela, à cette ambivalence, ratifier le fait que la réalité serait définitivement hostile ou bienveillante. Pas de memento à consigner sur la marge des journaux en ligne. C’est quoi cette France dont tout le monde parle sur internet ? Est-ce celle de la préfecture ? Du centre de rétention ? Est-ce que j’en fais partie ? Est-ce cela mon arrière-fond, le paysage dont je m’extrais ? Cela dépend j’imagine de comment sont faits les comptes… « Aux dernières nouvelles, & d’après des sondages, entre 65 et 74% (c’est selon) des français trouvent qu’il y a déjà ‘trop d’étrangers/d’immigrés » (il est évident qu’ils incluent dans le terme les enfants d’immigrés). Si on prend en compte le fait que, dit-on, 19% des français sont descendants assez directs d’étrangers, le chiffre devient confondant : cela friserait les 100% de français non-issus de l’immigration, ou il faut supposer qu’une part des autres ne veut pas, non plus, « plus » d’immigrés… » [5]

Je n’ai pas assez confiance dans les chiffres pour respecter cette étrange unanimité selon laquelle une grande partie des gens que j’aime incarneraient un quotient oublié des sondages. Celles et ceux qui pensent qu’il n’y a ni trop, ni pas assez d’étrangers, seulement des gens qui marchent sur la terre : sont-ils hors statistiques ? Sommes-nous vraiment une minorité ? Une frange ? « Misère du sentimentalisme »[6] dit un homme que je ne connais pas, répondant au pseudo d’Hector : il répond ainsi à un article dénonçant les couvertures volées aux migrants par la police à Calais, en plein hiver. Une vie sans sentiment. Une vie sans vie ? Je ne peux pas savoir, il n’a pas de grain de voix, pas d’aspect, je ne sais pas si Hector est en train de caresser son chat en écrivant ça, ou de grignoter des chips – vie sans chair, vie de mots jetés dans le hasard du web. Sur les 100% de français hostiles à l’immigration, quel pourcentage a pris Hector ? Il paraît que les commentateurs d’extrême droite multiplient les pseudos, les adresses, pour se grossir un peu – pour faire légion. Hector, es tu toi-même ? Ou bien peut-être es tu aussi Lotus qui signe ceci à la suite du même article ce commentaire va-t’en-guerre : « La guerre démographique que l’Afrique livre à l’Europe est d’une dureté sans précédent, et le pire est encore à venir. Les mesures défensives prises sont toujours molles et très en retard sur la réalité à affronter. »

Depuis Marseille, depuis la vie locale, hors des gros battages médiatiques, il peut sembler que c’est l’ignorance qui mène au fascisme. Vieille histoire. Vieille cause à conséquence. Pourtant, les centaines de commentateurs résolument hostiles à la migration, qui gonflent chaque article du Monde.fr d’une doublure sombre : ils doivent bien se renseigner sur ce qui les contrarie ? Dans ce quotidien pourtant peu réputé pour sa radicalité, la journaliste dévouée à la rubrique « immigration », Maryline Baumard[7], fait son travail, et se permet de nommer par exemple les exactions policières anti-migrants dont elle est témoin : « Y en a marre …de Maryline Baumard Comment un article aussi biaisé peut-il faire la une du Monde? J’arrête là. Avant, peut-être, d’arrêter mon abonnement à ce journal.[8] /@haha : Maryline Baumard est une immigrationniste notoire ! Le mieux serait de demander sa mutation dans un service autre que celui traitant de l’immigration car elle est manifestement incapable de traiter ces sujets avec un minimum d’objectivité requis pour un/une journaliste. »[9] Tous ces commentateurs dressent d’eux même un portrait de lecteur averti, de personne surinformée, capable de déjouer la propagande soi disant pro-migrants des médias mainstream. Que diront-ils ces anonymes de nos copains soudanais, guinéens, afghans, lybiens, luttant à Marseille pour leur dignité, pour le droit d’asile ? Qu’est ce qui parviendra encore à transiter à travers leur grille de lecture ? Le froid, la faim des autres ? Que diront-ils des conditions d’accueil dans les PRADHA ? Si déjà, ils sont insensibilisés d’apprendre que les toiles de tentes des migrants dormant à la porte de la chapelle ont été éventrées par la police. Et que 700 personnes dorment dehors à Paris en décembre ? Une amie qui a lu la première esquisse de ce texte s’étonne que je sois attristé par les commentaires du journal le Monde « trop mignons […] pas assez représentatif de la haine qu’on trouve sur internet ». Peut-être est-ce cela qui me rend sombre : non pas la caricature d’une bêtise injurieuse, mais ces commentateurs apparemment instruits qui semble utiliser leur savoir pour se soustraire au monde, pour cadenasser leur vie hors de portée du vivant. Est-ce qu’elle existe vraiment cette majorité égoïste de la France ? Ou est-ce juste une brume propagée par quelques poignées de militants d’extrême-droite ?

Un autre copain des réseaux activistes marseillais me disait qu’il y croyait lui aussi – à la médiatisation. Les choses sont en train de bouger. Il n’y a qu’à voir la mise en lumière du Collectif pour une Nation Refuge (CNR) qui dénonce les conditions de non-accueils des personnes exilées. Des personnalités publiques se remobilisent, font des plateaux télé pour redire la détérioration du droit d’asile, et l’envie de se solidariser. Un court métrage montrant des « exilés » coincé dans un appart en feu circule en ce moment sur les réseaux sociaux avec Mathieu Kassovitz (« De la belle propagande par ce gros con de Kassovitz[10] ») et Marina Fois (« ..le monde magique des bisounours de gauche et leur inoxydable bonne conscience, le fric et et le confort intellectuel en prime ; ou l’engagement à risque physique limité »[11]). Un de nos copains guinéens a d’ailleurs pu monter de Marseille à Paris, pour participer à l’émission C Politique au côté justement de Marina Fois et parler des luttes (« Dommage que le représentant des negros soit si mauvais[12] »). Difficile d’estimer la réception d’un tel film, d’une telle campagne, mais quels que soient les réseaux du web, ils sont automatiquement assortis d’une myriade de post en l’occurrence bien haineux : « Kassovitz et Foïs enfermés dans un appart en flamme. Moi j’appelle pas ça une tragédie. C’est beau.[13] » En s’en tenant à une logique comptable, il semble que l’espoir soit chimérique de solidariser les Français en les informant du sort des réfugiés. En dénombrant vaguement les pouces levés ou abaissés des réseaux, on observe un pays replié sur lui-même, amer et même mis en rage par l’idée d’une souffrance étrangère à la sienne.

Même en dehors des abymes du web, c’est vrai : on arrive à se compter à mains levées lorsqu’il y a un rassemblement en soutien aux réfugiés devant la préfecture de Marseille : on s’étonne d’être une foule lorsqu’on dépasse les 500 – les petites rues donnent plus d’espoir que les grandes pendant les manifs parce qu’on s’y tient plus au chaud, plus serrés. Sur une ville de deux millions d’habitants, nous avons des allures minoritaires. Cela dit, la poignée de jeunes fascistes d’Action Française qui tractent sur le vieux port sont une poignée encore plus maigre que la nôtre. Leur colère étrange se dissout dans l’air iodé, fait moins de bruits que le marché aux poissons. Peut-être la question n’est-elle pas de savoir si les chiffres sont avec ou contre les migrants. Au niveau étatique, la politique migratoire se raidit d’années en années, indifférentes aux couleurs vagues des partis. Cette réalité est une menace visible de notre quotidien. Mais c’est en dehors des statistiques que se trament les luttes. Qui somme nous ? A quoi appartenons-nous ? C’est étrange de répondre sommairement le nom d’un pays, sans pouvoir peser le poids immense de folie ou de songe contradictoire qui anime ce pays. J’ai écrit ce petit article, pour le juxtaposer aux commentaires haineux, je l’ai écrit pendant une semaine solitaire – en rêvant aux amitiés passées, et aux amitiés à venir. En espérant que les exilés rencontrés à Marseille, avec qui nous avons partagé l’audace de croire aux lendemains, ne soient pas déportés avant que je revienne dans un mois. C’est un billet d’humeur. Pour prendre ma part peut-être maigre dans l’alignement vague des réseaux.

[1] Vous pouvez jeter un œil par exemple au Manba https://www.facebook.com/collectifmigrants13/ ou à la Casa Meteca https://www.facebook.com/Casa-Meteca-485531375120458/ ou à Manifesten https://www.facebook.com/manifesten/ etc…

[2] PRADHA « Programme d’Accueil et d’Hébergement des Demandeurs d’Asile » : la réalité qui se cache derrière cet acronyme, ce sont des centres semi-fermés qui maintiennent à disposition de la préfecture et de la police les migrants à qui le droit d’asile est refusé – et surtout les « dublinéEs », c’est-à-dire celles et ceux qui en conformation avec le règlement Dublin sont expulsés vers d’autres pays européen. Pour un article de fond sur la question des PRADHAS, c’est ici : https://iaata.info/Adoma-remporte-le-marche-PRAHDA-et-prepare-l-apres-CAO-2034.html

[3] Untel, 19/12/2017 http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/16/en-france-une-politique-migratoire-d-une-durete-sans-precedent_5230634_1654200.html#pvj1i4MIUP1jf4aO.99

[4] Commentaire d’un Francais egoiste et fier de l’être, 18/12/2017 http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/16/en-france-une-politique-migratoire-d-une-durete-sans-precedent_5230634_1654200.html#pvj1i4MIUP1jf4aO.99 probablément inspiré de ce sondage : http://www.ifop.fr/media/poll/3828-1-study_file.pdf

[5] Cette statistique hasardeuse est l’œuvre d’un commentateur – les sources dont il a pris les chiffres ne sont pas citées. Hein? 19/12/2017 http://www.lemonde.fr/immigration-et diversite/article/2017/12/18/migrants-sur-de-nombreux-points-la-france-pourrait-etre-condamnee_5231522_1654200.html#hOdut3O3ueLMeFbv.99

[6] Hector, 18/12/2017 http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/16/en-france-une-politique-migratoire-d-une-durete-sans-precedent_5230634_1654200.html#9sQpbeYjdGZmJXLv.99

[7] « Un grand merci à Madame Baumard pour son œuvre hors sol, totalement déconnectée de la réalité de ce que vivent les français en dehors du boboland parisien. Une pareille ténacité et une telle propension au déni de réalité, ça force le respect. » (indemix) http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/18/migrants-sur-de-nombreux-points-la-france-pourrait-etre-condamnee_5231522_1654200.html#4jwX2A0hJj64cwQq.99

[8] haha 18/12/2017http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/16/en-france-une-politique-migratoire-d-une-durete-sans-precedent_5230634_1654200.html#9sQpbeYjdGZmJXLv.99

http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/12/18/migrants-sur-de-nombreux-points-la-france-pourrait-etre-condamnee_5231522_1654200.html

[9] GEOFFREY BASSET 18/12/2017 idem à haha

[10] Arnaud Gay, novembre 2017, https://www.youtube.com/watch?v=_7Oe5S2-CDw

[11] Fred Argon, décembre 2017 https://www.facebook.com/search/top/?q=marina%20fois%2C%20r%C3%A9fugi%C3%A9s

[12] Un chamali, 16/12/2017 https://www.youtube.com/watch?v=z0l0eOXfEx0&t=4s

[13] Mecha Animil, décembre 2017, https://www.youtube.com/watch?v=cuCf26ygo7E

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