Dans un contexte d’inégalités et de vulnérabilités croissantes, et d’affaiblissement de la démocratie, on compte de plus en plus sur le travail des associations pour répondre aux problèmes sociaux. Mais en voulant palier aux défaillances du système capitaliste, ne lui rendent-elles pas service ?

Les associations1 ont toujours, dans l’imaginaire commun, un rôle de dialogue social et de développement des solidarités. Elles servent à renforcer la démocratie par leurs activités militantes et sont parfois vectrices de changements sociaux, dans des valeurs d’autonomie, d’égalité et de respect de l’environnement. Mais en évoluant dans les logiques du système capitaliste, ne deviennent-elles pas plutôt des compléments utiles à l’Etat et au Marché ? Julien Vignet, docteur en sociologie, a consacré une thèse à la question.

A la base des associations, un projet utopiste

On le sait peu, mais les premières associations françaises s’inscrivaient dans un mouvement contestataire, même révolutionnaire, lié à la naissance du socialisme.

Elles se sont développées en même temps que la démocratie, avant de se confronter à l’avènement du capitalisme.

Pour comprendre l’apparition des associations, il faut connaître l’associationnisme. L’associationnisme est un mouvement d’actions collectives qui a connu son âge d’or au début du 19ème siècle. Son objectif : l’émancipation sociale. Ses principes s’inspirent des confréries clandestines de compagnons, des corporations manufacturières, et plus largement des initiatives collectives de lutte des classes du 17ème siècle.

Les toutes premières associations françaises organisaient des grèves et portaient des revendications sociales.

C’est vraiment à partir de la révolution de 1789 que se développe l’associationnisme, avec le concept de démocratie. Très politiques, les premières associations veulent combattre l’individualisme libéral par la solidarité démocratique et sociale. Durant les Lumières, elles prennent la forme d’assemblées populaires, de sociétés fraternelles et de clubs politiques qui animent des débats dans les lieus publics. Elles allient social et politique et, rapidement, effraient les pouvoirs publics qui les voient comme une menace.

Dès 1791, la loi Le Chapelier interdit les organisations ouvrières. Les sociétés de femmes sont dissoutes en 1793 et les clubs en 1795. En 1810, Napoléon interdit les associations libres dans le Code Pénal et mène une campagne de répression.

Au 19ème siècle, l’associationnisme est pourtant toujours au coeur des révoltes et des insurrections populaires. A côté des insurrections qui étaient les moments de confrontation directe au pouvoir, l’essentiel de la révolte se passait dans le développement des associations. Celles-ci remplaçaient progressivement les institutions du pouvoir, en organisant les ouvriers et en expérimentant de nouveaux rapports sociaux, solidaires et autogestionnaires.

Les ouvriers, à travers l’Association, revendiquaient des aspirations démocratiques et révolutionnaires. Des témoignages de l’époque2 dévoilent des désirs d’autogestion, d’affranchissement du travail et même d’abolition du salariat.

Des sociétés secrètes se créaient pour organiser des grèves, comme la Société́ de Saint-Claude des tanneurs de Marseille, en 1834, qui obtint une augmentation de salaires et un monopole de la Société́ dans l’embauche des ouvriers. Dans ses statuts, la Société limitait les heures de travail et constituait des caisses de grève. L’association regroupait probablement la majorité des six-cents tanneurs de Marseille au milieu du 19ème siècle.

L’associationnisme est ainsi à l’origine des premières grandes grèves, mais également des premiers conseils prud’homaux, des premières coopératives solidaires, et même des premières caisses de chômage3.

La révolution de 1848 a été portée par ce mouvement. Face à l’essor capitaliste, l’associationnisme proposait une alternative, qui visait à appliquer l’idée démocratique de la façon la plus concrète possible, « en articulant liberté individuelle, égalité et solidarité. »

« La forme associative devait conduire à terme à la disparition de l’État, remplacé par l’organisation économique de fédérations égalitaires de travailleurs solidarisés en Europe puis dans le monde. »

Comment l’Etat a détruit l’associationnisme

Là encore, la réponse du gouvernement ne tarda pas. Dès juillet 1848, une nouvelle loi instaura un contrôle scrupuleux de tous les clubs politiques par l’Etat. Les femmes en furent interdites, et on y plaça des observateurs. La loi permit l’interdiction des rassemblements et de tout discours contraire à l’ordre public. Sous la censure et la répression, les grandes associations politiques utopistes s’essoufflèrent peu à peu.

Mais c’est par l’institutionnalisation des formes associatives que s’éteint l’associationnisme. D’abord sous Louis-Napoléon, qui créa les premiers statuts juridiques des associations. Il décida une distinction entre le statut coopératif, mutualiste et associatif. Les statuts servirent de compromis pour apaiser les associationnistes, tout en les contrôlant. Peu à peu, les associations s’adossèrent aux pouvoirs publics et s’éloignèrent du mouvement ouvrier.

Plus tard, la Loi de 1901 prit le relai en achevant d’encadrer les associations par le Droit. Les associations furent ainsi domestiquées, perdant une grande partie de leur capacité d’innover et d’expérimenter dans leurs formes et leurs structures sociales.

Pour finir, l’Etat reprit le rôle des associations sociales avec l’Etat providence. Le chômage, la retraite, les bourses d’étude, furent pris à sa charge. Les associations furent alors être reléguées aux services oubliés par le gouvernement. Lorsqu’elles révèlent de nouvelles demandes sociales, les pouvoirs publics commencent à les financer et à les encadrer. On peut citer l’exemple de l’éducation populaire, qui s’est transformé en activités sportives et culturelles dans les Maisons de la Jeunesse et de la Culture (MJC) et est devenue dépendante des municipalités. Le Crédit Agricole, aidé par l’État, est devenu un outil de promotion de l’agriculture productiviste. Même la Caisse d’Épargne était une organisation associative avant de devenir une banque.

Sans aller jusque là, de nombreuses associations, en étant financées par des subventions publiques, sont aujourd’hui dépendantes des politiques d’Etat et perdent de leurs libertés.

Bien qu’elles complètent les services publics, ces associations font largement appel au bénévolat et aux emplois précaires, allégeant l’Etat de charges importantes.

Comment le libéralisme s’est emparé des associations

« D’un projet de transformation radicale de la société, et même du monde entier, l’associationnisme se mue peu à peu en un mouvement qui a intégré la domination de l’économie dite classique et du fonctionnement capitaliste. Il devient « réformiste », et même un simple complément à l’économie capitaliste. »

Bien qu’il essaye d’y proposer des alternatives, le monde associatif évolue au sein du capitalisme. Alors dans les associations, sans le vouloir, on reproduit des dynamiques institutionnelles et structurelles. C’est ce que Julien Vignet appelle l' »isomorphisme institutionnel ». On reproduit, instinctivement mais aussi par pressions extérieures, les schémas sociaux et les modes de fonctionnement dominants.

Des inégalités sociales au sein des associations

Si ça ne se remarque pas partout, les ouvriers et les non diplômés ont le plus faible taux d’adhésion à des associations. Les associatifs sont en grande partie issus des classes moyenne et supérieures, et ont des diplômes plus élevés4. Une des raisons est que les associations deviennent sélectives et exigeantes.

Cela peut être difficile à croire tant certains choisissent le monde associatif pour son mode de vie alternatif, en rupture avec le salariat classique. Bien que l’emploi associatif relève du choix personnel et non pas d’une logique de classes, on remarque des schémas discriminants bien réels.

Car si les associations ont des buts non lucratifs, elles restent articulées autour de projets et de missions qui nécessitent des fonds. Ces fonds, pour être obtenus, demandent souvent d’avoir une réelle stratégie d’entreprise : du management interne au marketing.

Que le financement des associations soit issu de subventions, de crowdfunding, ou de fondations d’entreprises, il y a une priorité qui est donnée aux associations les plus efficaces et les plus rentables. Pour lever des fonds, les associations doivent suivre des logiques d’entreprise et souvent se mettre en concurrence entre elles. Elles doivent répondre à des attentes précises et font alors de leur activité une véritable prestation économique.

Dans les services dédiés à la recherche de fonds (fundraising) il est question de vente et de communication d’entreprise. Là-dedans, associations et start-ups recourent aux mêmes méthodes.

Lorsque l’on regarde Greenpeace par exemple, on réalise l’ampleur que peut prendre la professionnalisation d’une organisation associative. En l’occurrence, il s’agit aujourd’hui d’un véritable lobby, avec une structure internationale pyramidale, des centaines salariés (en France) et des méthodes de management similaires à celles des plus grandes entreprises. On ne croirait pas que Greenpeace France est une association loi de 1901 lorsque l’on assiste à leurs techniques de marketing direct dans la rue, tant leurs collecteurs de fonds sont rodés et professionnels. Collecteurs d’ailleurs souvent travailleurs précaires, qui sont certes mieux payés que chez Uber, mais pas mieux couverts.

Puisque les associations qui réussissent le mieux économiquement sont les plus à même de se développer, l’associationnisme a laissé sa place au paradoxe qu’est l’économie sociale et solidaire.

Il s’agit de revendiquer des valeurs humaines et de l’innovation sociale, tout en produisant de la richesse pour le Marché et en plaçant le travail et l’économique au centre des rapports sociaux.

Plutôt que de chercher à créer de nouveaux modes d’échange économique, la stratégie de l’économie solidaire est de s’intégrer au monde économique classique. Elle cultive alors le partenariat, le compromis et la négociation, en ignorant ses clivages initiaux avec le système socio-économique qui crée les inégalités.

Si l’économie sociale et solidaire sert à répondre concrètement aux urgences immédiates, elle peine à dépasser les problèmes de fond qu’elle combat et à imaginer d’autres formes d’organisation sociale.

Difficile de critiquer l’économie sociale et solidaire sans s’en prendre également à l’humanitaire. Depuis l’origine de l’humanitaire dans le comité international de la Croix- Rouge en 1864 (charte de Genève), qui portait des valeurs humaines et des idéaux forts, les ONG ont elles aussi fini par entrer dans les mêmes logiques marchandes que les entreprises capitalistes classiques.

La première faille des ONG humanitaires se trouve certainement dans leur dépendance aux dons d’entreprises et d’Etats. Peu d’organisations peuvent se vanter de se reposer uniquement sur les dons de leurs adhérents. A partir de là, il existe une tension qui impose l’apolitisme, et inhibe les revendications sociales.

Beaucoup d’associations aujourd’hui n’ont plus que la forme associative et ont perdu les valeurs associationnistes de leurs prédécesseurs. Certaines basent toutes leur activité sur la consommation ou la production économique, d’autres se résument à la prestation de services. D’autres encore portent haut leurs valeurs mais, en recherchant sans cesse le compromis avec la société néo-libérale, trahissent leurs objectifs principaux.

Bien que les associations finissent donc effectivement par servir des intérêts capitalistes, elles ont le mérite de renforcer les liens sociaux, d’expérimenter des alternatives aux organisations économiques classiques, de créer des réponses au chômage et de participer aux luttes sociale et environnementale.

 

 

1 Dans la thèse de Julien Vignet et dans cet article, le terme « associations » englobe entre autre : les associations de Loi de 1901, les collectifs informels, les ONGs, les coopératives à but social et solidaire et les syndicats. Elles se répartissent en 3 grandes catégories : les associations militantes, les associations d’économie solidaire et les associations de loisirs. Leurs points communs sont d’avoir un objectif principal non-lucratif, de fonctionner démocratiquement et d’être en dehors de l’administration publique.

2 La parole ouvrière de Faure et Rancière (2007, p.298)

3 En 1834, la Société des Mutuellistes fondait un système d’allocations pour les chômeurs, financé par un montant donné par pièce fabriquée et par une cotisation mensuelle des travailleurs. Le système rassemblait des dizaines de milliers d’adhérents avant d’être violemment réprimé par l’Etat.

4 « La pratique associative est fortement liée à la catégorie sociale. 50 % des cadres supérieurs contre 26 % des ouvriers adhèrent au moins à une association en 2010, selon l’Insee » (source)

 

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