« Les animaux ont-ils une culture? »* C’est le titre du livre de Damien Jayat, ex-chercheur en biologie, aujourd’hui vulgarisateur scientifique. La question remet en cause la frontière, communément admise, entre l’être humain et les autres animaux, qui est peut-être bien plus floue que l’on pourrait croire.

Plusieurs définitions du mot culture

« Il y a l’angle des philosophes et des spécialistes des sciences humaines et sociales, pour qui le terme de culture est profondément rattaché à l’Homme. La culture est ce qui distingue l’Homme de l’animal. C’est une façon de la définir très restreinte. Et il y a la vision des biologistes, pour qui il n’y a pas de discontinuité majeure entre l’Homme et l’animal. Tout ce qu’on prête à l’Homme, on peut éventuellement le rechercher chez les animaux. On peut chercher l’existence d’une culture comme on a cherché l’existence d’une pensée, du langage, de l’intelligence, etc. »

En éthologie (la science d’étude des animaux), la culture représente « un comportement que l’on voit dans un groupe d’animaux qui n’existe pas dans un autre groupe au sein d’une même espèce ». Autrement dit, des pratiques qui ne sont ni génétiques, ni propre à une espèce, mais qui sont transmises socialement dans un groupe.

Beaucoup d’exemples de pratiques culturelles chez les animaux

De nombreux travaux de recherche éthologique montrent des pratiques culturelles répandues chez différentes espèces.

« Chez les orangs-outans, par exemple, il y a plusieurs façons de construire le nid. Tous les soirs, ils construisent leur nid pour dormir. D’un groupe à l’autre, dans la même forêt, on n’observe pas les mêmes techniques et protocoles. »

Ces orangs-outans n’ont a priori aucune raison de construire leur nid différemment, leurs contraintes environnementales étant identiques. On peut en conclure que leur façon de construire relève de la culture, et même de l’architecture.

« Chez les oiseaux chanteurs, on a des chants différents d’un groupe à l’autre au sein d’une même forêt ou d’une même région. »

Les oiseaux apprennent à chanter d’une certaine manière par leur groupe, de la même manière qu’un enfant né en Angleterre apprend d’abord à parler anglais et non français. Leur language est de l’ordre de l’acquis.

« Chez les baleines, il y a un groupe d’orques qui chasse en s’échouant volontairement sur les plages. On ne trouve ce comportement que sur une côte de l’Argentine, alors que les autres groupes d’orques ont d’autres techniques de chasse ».

Là encore, il s’agit de méthodes qui diffèrent sans que ce soit lié à un paramètre écologique. Les baleines développent des techniques en fonction de leur groupe social d’appartenance.

Dans tous ces exemples, on constate un apprentissage social et des normes propres à un groupe d’individus. Une preuve que tous les comportements animaux ne relèvent pas uniquement de l’instinct et de l’inné.

Pour l’instant, les animaux chez qui on a étudié le plus de comportements culturels sont les grands singes (chimpanzés, bonobos, orangs-outans…), les baleines (orques, dauphins, baleines…) et les corvidés (pies, corbeaux, geais…).

Un concept encore réfuté par beaucoup de philosophes

« Pour les philosophes et les anthropologues, pour ceux qui considèrent que la culture c’est le propre de l’Homme, l’idée même d’attribuer le nom de culture à un comportement animal est une aberration ».

On peut discuter sur le fait que les autres espèces animales ne nous ont pas encore surpris avec des traditions religieuses ou des pratiques artistiques. (Quoiqu’en Guinée, des scientifiques ont observé un rituel intriguant chez des chimpanzés en 2016.) Cependant, d’un point de vue biologique, il ne fait pas de doute que l’être humain est une espèce animale parmi les autres. Et d’un point de vue biologique toujours, la culture ne nous distingue pas du reste des animaux. Le fait de visiter des musées et d’échanger des SMS est-il une preuve que les humains sont supérieurs à toutes les autres espèces ? N’est-ce pas juste une forme d’intelligence parmi d’autres ?

En tout cas, l’étude des comportements animaux laisse à penser que nous ne sommes pas si différents que l’on voudrait croire…

Un orang-outan au Jardin des Plantes à Paris. Photographies de PR.

 

*Le livre de Damien Jayat est disponible ici.

Categories: Réflexions

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