Yannis Youlountas, le réalisateur franco-grec connu pour ses films Ne vivons plus comme des esclaves et Je lutte donc je suis, était à Strasbourg pour présenter son dernier documentaire : L’amour et la révolution. Le film retrace les révoltes à Athènes et en Crète dans le contexte de la crise grecque qui dure depuis 2008.

En 2018, alors que la situation financière de la Grèce est toujours désastreuse, le bilan de 9 ans de plans d’austérité se lit sur les visages. Ce n’est pas faute de lutter.

Dans le film de Yannis Youlountas, on plonge en immersion dans le quartier d’Exarcheia à Athènes, qui est devenu l’épicentre des luttes sociales grecques. Face à la crise, la population s’organise et développe des réseaux de solidarité.

Des réseaux de cuisine sociale distribuent des repas dans les rues. En pleine crise du logement, des lieux inoccupés sont investis en squats et accueillent sans distinction. Lorsque plus d’un tiers des Grecs n’a plus de couverture maladie, des médecins offrent bénévolement des consultations dans les hôpitaux. La mobilisation se trouve partout où c’est nécessaire. Jusque dans les écoles où, alors que des enfants font des malaises par faim, des équipes d’élèves animent des petits déjeuners autogérés gratuits.

Pour Yannis Youlountas, la question du pourquoi ces solidarités ne se pose pas : « Le développement des solidarités autogérées en Grèce est directement le produit des politiques que nous subissons. En particulier, cette destruction des conquêtes sociales, sous la dictée de la Troïka. » 

Ces solidarités ne s’arrêtent pas pour autant aux Grecs. La population a accueilli et intégré beaucoup d’exilés, qui arrivent nombreux par la Méditerranée et restent souvent bloqués dans le pays au cours de leur route vers le reste de l’Europe. « Certains ont été retenus dans les griffes de l’état, dans des camps insupportables, à partir du mois de mars 2016. Mais d’autres parviennent jusqu’au quartier d’Athènes Exarcheia, ou dans d’autres régions de Grèce, où nous leur proposons des lieux et une solidarité. »

« Comment l’autogestion s’est-elle développée à Exarcheia ? Est-ce que c’était quelque chose de naturel ?

– L’autogestion ce n’est pas naturel et c’est naturel, les deux à la fois. Ce n’est pas naturel dans ce sens que nous sommes habitués en Europe, même en Grèce et à fortiori en France, d’être dans un état dit providentiel sur les questions sociales, mais qui, en fait, est de moins en moins un état providence, parce qu’il abandonne progressivement toutes ses prérogatives sociales. […] En Grèce, c’est tout de même quelque chose de naturel, en ce sens que la débrouillardise a toujours été un trait de la population, qui a connu beaucoup d’occupations, de colonisations, de dictatures, qui a connu des moments de grande détresse et de grande misère, et qui est un peuple de voyageurs, ce qui entraîne aussi pas mal de savoir-faire en matière de débrouillardise. »

Si les Grecs deviennent des précurseurs de l’autogestion, c’est aussi qu’ils n’attendent plus rien du gouvernement. Depuis les défaites de la gauche et la soumission de Tsipras aux injonctions de l’Europe, il n’ont plus réellement d’espoir politique.

« Le mouvement social est un mouvement qui n’attend pas forcément une alternance politique pour changer de but en blanc complètement les choses. […] Il est autonome en ce sens qu’il a ses propres initiatives, il a ses propres façons de lutter. Après ça n’empêche pas certains de participer à un mouvement électoral, qui peut être en lien ou l’émanation de ce mouvement social. Mais ce sont avant tout des luttes sociales qui visent à s’opposer sur le terrain aux décisions politiques autoritaires qui nous imposent des choix que nous n’acceptons pas. […] Moi, en tant qu’anarchiste, je vois la lutte sociales comme une lutte de terrain, je pense que c’est là que se dessinent les perspectives de résultats pour demain. »

« Tu parles du mouvement social au singulier, pourquoi ?

– En grec on ne dit pas les mouvements sociaux, on dit le mouvement social, mais je l’identifie à toute sa diversité, et à ses courants qui sont d’ailleurs souvent antagonistes sur beaucoup de points : sur la question de la violence ou de la non-violence, la question des élections ou de l’abstention, sur la question des priorités dans la lutte… Certains se moquent des écologistes, certains se moquent des productivistes, etc. Personnellement je pense qu’il ne faudrait pas qu’on oublie qu’on est tous nés à des endroits et à des moments différents, qu’on n’a pas reçu la même éducation, la même culture d’origine. On n’a pas connu les mêmes parcours dans la vie donc il est tout à fait logique qu’on n’ait pas la même façon de lutter. »

« L’uniformité c’est l’objectif du pouvoir capitaliste »

Yannis Youlountas appuie sur la nécessité d’intégrer et de respecter chacun dans la lutte, et sur le rôle de la diversité. « L’uniformité c’est l’objectif du pouvoir capitaliste dans sa massification de la culture, de l’opinion etc et c’est le grand fantasme des fascistes : l’uniformité de la couleur de peau, l’uniformité de l’orientation sexuelle, de la façon de vivre, de la religion, etc. Nous au contraire on est censés défendre la diversité, en considérant que celle-ci est une richesse. Donc la moindre des choses serait de le prouver au sein du mouvement social. »

Ce qui ressort beaucoup dans les films et les témoignages du réalisateur, c’est finalement un art de savoir-vivre ensemble qui est crucial dans la force des luttes sociales. C’est d’ailleurs aussi un point clé de l’autogestion, qu’il qualifie de « véritable éducation à la rencontre et au savoir-vivre ensemble ». Il ajoute que c’est également un moyen de réflexion sur la démocratie directe, à travers l’expérimentation, et une prise en main de sa propre vie.

Yannis Youlountas conclura en insistant sur l’importance de préserver des lieux comme Exarcheia, tout comme  les ZAD en France, en particulier Notre Dame des Landes, et d’y participer dans la mesure du possible, car ils permettent d’essayer des alternatives et ainsi d’imaginer de nouveaux modèles de société.

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