« J’ai visité toute l’université, je n’ai pas trouvé un seul étudiant qui soit en cours avec un professeur. Il y avait des salles de classes, mais elles étaient toutes vides. »

Dans une vidéo d’investigation diffusée par un média malaisien, des journalistes rencontrent Farid, un étudiant bengali tombé dans un trafic humain. « Quand je réfléchissais à venir en Malaisie, j’ai dit à mon agent que je voulais étudier l’ingénierie informatique. Mais quand j’ai vu ma lettre d’admission à l’université, j’ai vu que j’étais inscrit à un cursus d’arts culinaires. » L’agent de Farid lui a fait croire qu’il pourrait rectifier son inscription une fois sur place, il a donc fait le voyage avant de découvrir l’arnaque.

Au Bangladesh voisin, la Malaisie est un eldorado. Travailler dans un chantier malaisien est un projet qui attire depuis longtemps des milliers de migrants désespérés. Ils vivent généralement dans des bidonvilles éphémères appelés kongsi et travaillent dans des conditions très difficiles pour décrocher à la sueur de leur front des petits salaires qu’ils enverront dans leur pays. Les grandes entreprises malaisiennes s’arrachent ces salariés vulnérables et peu chers comme, en France, Bouygues et Vinci s’arrachent les travailleurs détachés. Si aujourd’hui les recrutements légaux sont devenus plus compliqués du fait des politiques migratoires durcies, faire venir des travailleurs étrangers sur des visas étudiants permet de répondre à la demande en rusant un peu… Ainsi, de nombreuses universités malaisiennes accueillent désormais des étudiants étrangers sans niveau préalable requis, promettant de les former à l’anglais et de leur remettre un diplôme dans le cursus de leur choix en quelques années. Etudier en Malaisie devient un rêve à la portée de toute une jeunesse défavorisée et désespérée de trouver un avenir. Alors malgré le coût élevé du voyage, des familles économisent tous leurs salaires, voire vendent leurs terres, et font d’importants emprunts à la banque afin de payer les agences qui se chargent de leur inscription. On leur fait croire que de toute façon, avec le visa étudiant, ils pourront trouver un job à mi-temps et vite rembourser l’investissement.

Une fois la frontière passée, les « étudiants » se retrouvent faces à l’escroquerie. Les universités auxquelles ils sont inscrits sont bien réelles, sur le papier comme physiquement, mais elles sont complétement désertes. Les salles de classe sont vides, aucun cours n’y est donné. Les nouveaux arrivés sont directement conduits dans des bâtiments en préfabriqués où ils sont logés, ou plutôt entassés par centaines dans des conditions insalubres. On leur explique alors qu’ils ont la possibilité de travailler s’ils le souhaitent, pour rembourser leurs dépenses. Evidemment, puisque toutes leurs épargnes y sont passées et que leurs familles se sont endettées, dès qu’ils comprennent qu’ils n’auront pas de toute façon accès à aucune formation, ils n’ont pas d’autre choix que de devenir des travailleurs illégaux.

Les missions proposées sont les mêmes que pour n’importe quel travail clandestin, dans les chantiers ou dans le nettoyage. Les salaires et les conditions de travail n’obéissent à aucune règle, les étudiants étant totalement dépendants de ce qu’on leur offre. Ils vivent dans l’insécurité constante, et risquent à tout moment la déportation. Parfois, leurs papiers sont même confisqués par leur agent ou les employeurs, ce qui les expose à la prison en cas de contrôle (il est illégal de ne pas posséder de papiers en Malaisie). Pour éviter les raids nocturnes des agents de l’immigration, certains choisissent de dormir cachés dehors toutes les nuits.

Derrière ces malversations, les mafias se font des millions et les entreprises économisent le prix des salaires minimum normalement imposés. Elles ne sont que très rarement inquiétées pour leurs activités. « Normalement, durant le gel [des visas de travail], tu ne peux pas ramener légalement des travailleurs. Mais l’offre est là, la demande est là. A la fin de la journée, ça va juste se passer comme ça. » explique le directeur de la Malaysian Employer Federation (l’équivalent du Medef en France).

 

L’enquête complète (en anglais) se trouve ici.

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