Jeudi et vendredi dernier se tenait à Grande-Synthe une convention sur le thème de l’accueil des migrants en France. Etaient présents : des politiciens, des associations et ONGs, beaucoup de journalistes, et des militants. Une série de rencontres dont le but était d’échanger entre différents acteurs de la lutte pour les exilés.

« Les réfugiés ont toujours été mal accueillis en France, ce n’est pas nouveau. En France plus on accueille mal, plus on pense que ça va éviter l’effet « appel d’air ». Pourtant on voit bien que ça ne marche pas ! »

Actuellement, sous le gouvernement En Marche, on applique une politique de contrôle. Il y a les « bons réfugiés » à intégrer versus les « mauvais migrants » à expulser et à rejeter aux frontières.

Aurélien Taché, le jeune député En Marche qui sert de bras gauche à Emmanuel Macron sur la question de l’immigration, était invité comme intervenant ce vendredi matin. Alors que Gérard Collomb se charge d’éliminer les « mauvais migrants », Aurélien Taché se charge de la partie « intégrer les bons réfugiés ». Il dégage 5 axes pour l’accueil des « bons réfugiés » : l’apprentissage de la langue française, l’accès au logement et à la santé, l’accès à l’emploi, et un accès simplifié à la nationalité française. Il est très pragmatique là-dessus : « des gens arrivent, on n’a pas le choix. La question c’est : qu’est-ce qu’on fait pour que ça se passe bien avec eux ? ». Il veut permettre aux personnes qu’on n’a « pas le choix » d’accueillir d’être autonomes avec une politique d’accueil et d’intégration.

Dans le fond, il est la face bienveillante de la double-parole du gouvernement. Mais s’il est le meilleur espoir au sein du ministère de l’intérieur, il reste les mains liées.

En dehors de lui, les langues sont déliées et les critiques ne tarissent pas sur la politique gouvernementale. Tout particulièrement, c’est la loi asile-immigration qui fâche. Encore dans les tuyaux, elle menace d’avoir des conséquences catastrophiques sur le parcours des demandeurs d’asile en France. Avec son doublement de la durée de rétention dans les C.R.A. (Centre de Rétention Administrative), sa réduction de moitié du délai pour exercer son droit au recours pour les déboutés d’asile, et globalement sa diminution des délais des démarches administratives pour les exilés, déconnectées des moyens de la préfecture, on peut s’attendre aux pires résultats.

Plus urgent encore, il y a la circulaire Collomb qui tourne actuellement et qui a déjà été largement incendiée par tous les acteurs de l’aide sociale en France. La directive veut contrôler les papiers dans les hébergements d’urgence, risquant de les faire déserter par les exilés qui vont préférer la rue pour échapper aux expulsions.

On notera quand-même que la journaliste Maryline Baumard (LeMonde.fr), qui animait la discussion de vendredi matin, a publié dans la foulée un article qui défendait la circulaire Collomb. Et qu’Aurélien Taché mettait en avant le bon équilibre du projet migratoire français trois jours plus tard dans une réunion publique de LREM.

Mais on peut choisir de regarder la facette optimiste de la convention. Les expériences positives d’intégration sont nombreuses et les témoignages ne manquaient pas de la part du monde associatif, des élus locaux et des autres. Des réseaux de solidarité sont en place, des initiatives locales fonctionnent.

Le maire de Grenoble, Eric Piolle, témoigne : ce sont les migrants qui ont historiquement construit Grenoble. Chez lui, il les accueille. Il constate un bon dialogue entre les pouvoirs public et la société.

Damien Carême est certainement le mieux placé pour parler des solutions possibles. En tant que maire de Grande-Synthe et organisateur de la convention, il a beaucoup à partager sur son expérience dans l’accueil des exilés sur sa commune. Je l’ai interviewé dans la deuxième partie de cet article ici. Il ne mâche pas ses mots lorsqu’il dénonce l’attitude irresponsable de l’Etat mais il félicite le travail des associations sur place. Et malgré la difficulté de la tâche, il continue de travailler à convaincre le gouvernement de changer d’attitude.

« Il faut créer le contact avec les exilés parce qu’à chaque fois qu’on entre en contact avec eux, on devient différent, on change de regard. Même le ministre de l’intérieur, lorsqu’il est venu sur le camp, il en est sorti différent. »

Il veut montrer que la France est capable de beaucoup mieux. Il y a une volonté d’accueil de la part d’une partie des Français, et on a les moyens d’accueillir. Ce qui nous en empêche, ce sont les dispositifs politiques répressifs. Des dispositifs coûteux et inefficaces, qui ne font que créer de la misère sociale.

Face à la répression systématique de l’Etat, on se demande : jusqu’où peut aller une ville qui veut être accueillante ? Jusqu’où peuvent aller des individus ? Devons nous être illégaux pour être accueillants ?

D’un côté, il y a un état illégal qui ne respecte pas le droit d’asile, ni les droits fondamentaux, dans la plus parfaite impunité. Benoit Hamon le résume assez bien : « Les administrations ne respectent même pas les lois. Les textes existants sont largement ignorés et bafoués par les services qui doivent les appliquer. On empêche les demandes d’asile, on dissuade de faire valoir ses droits. » Et d’un autre côté on a un délit de solidarité qui vient criminaliser l’aide aux personnes en danger. On peut risquer la prison pour avoir accompagné des exilés à travers une frontière. Même les initiatives citoyennes et associatives pour héberger les migrants sont pointées du doigt, parce qu’elles atteignent à la dureté des frontières.

Michel Agier, chercheur, a lui mentionné les ouvertures de squats comme des réponses à prendre en compte. Après tout il n’y a pas que l’humanitaire, il faut aussi ouvrir des lieux d’accueil et de vie. D’autant que dans beaucoup de villes, des exilés dont des mineurs et des femmes enceintes sont aujourd’hui à la rue, sans aucune prise en charge. Lorsque la désobéissance civile est un moyen de répondre à l’illégalité de l’Etat, elle doit être envisagé.

Nathalie Péré-Marzano, fondatrice des Etats Généraux des Migrations, dresse un portrait de la situation : si l’on veut obtenir des changements radicaux de la politique migratoire, il faut se concerter ensemble, entre petits et grands acteurs. On a besoin de s’appuyer sur les dynamiques citoyennes, mais elles doivent pouvoir elles-mêmes s’appuyer sur les élus. C’est ensemble qu’on dénoncera la politique actuelle et qu’on sera force de proposition. Chacun a sa part de risque et de responsabilité à prendre, y compris les élus, qui ont des moyens que les associations n’ont pas.

Et dans quelle direction va-t-on ?

Edwy Plenel, qui animait la dernière table ronde, a dit : « L’humanité n’est pas assignée à résidence. Elle a le droit de choisir son pays de résidence et de quitter son pays de naissance. Elle a le droit d’échapper au hasard parfois malheureux du lieu de naissance. » Il nous fait remarquer qu’aujourd’hui un leader de la droite, et un conseiller de gauche peuvent tenir les mêmes propos que l’extrême droite : qu’il ne faut plus de migrants économiques, qu’il faut une immigration zero et une préférence nationale pour le travail. « C’est un gouffre dans lequel il y aura toutes les autres exclusions. »

Benjamin Stora, historien, rappelait ensuite que l’antiracisme est un combat loin d’être achevé. Il y a une grande bataille culturelle à mener pour contrer les préjugés et la montée des nationalismes.

L’intervention la plus marquante était peut-être celle de François Gemenne, chercheur en sciences politiques. Il affirme : « la frontière est devenue le totem du XXIème siècle. » Il se souvient d’un temps où on rêvait d’une citoyenneté mondiale, alors qu’aujourd’hui on mure et on clôture toutes les frontières. Elles seraient une protection, un dernier rempart contre une menace qui viendrait de l’extérieur. Les politiques de gauche comme de droite agitent ce fantasme de la frontière. « Il y a énormément de recherches qui montrent que le degré d’ouverture ou de fermeture d’une frontière joue un rôle tout à fait marginal dans la détermination des flux migratoires. Jamais un migrant ne va se décider à migrer parce qu’une frontière, au loin, sera ouverte et jamais un migrant ne va renoncer à migrer parce qu’une frontière, au loin, sera fermée. Nous voyons ça tous les jours à la frontière franco-britannique. »

« Cette frontière, elle est utilisée pour définir notre identité collective, qui est le nous, et qui est le eux. Plus on va matérialiser cette frontière via des murs et des clôtures, plus nous allons renforcer ce sentiment d’une identité collective sécurisée. Les murs que nous dressons aux frontières sont finalement plus un signal que nous envoyons à ceux qui sont à l’intérieur qu’à ceux qui sont à l’extérieur. » On nous présente l’immigration comme une anomalie politique, un problème à résoudre, une crise à gérer. Dans un monde idéal, chacun resterait chez soi. « Nous n’avons toujours pas accepté le problème fondamentalement structurel des migrations au XXIème siècle. Le fait que ces migrations soient le produit des inégalités du monde, des inégalités de droit, de sécurité, de protection, de libertés, de développement, de salaire, des inégalités économiques, environnementales. Tant que nous n’accepterons pas ce problème structurel nous resterons prisonniers de ce paradigme de l’immobilité, nous resterons prisonniers de nos propres frontières. »

« Si l’on veut regarder politiquement l’horizon, il faut pouvoir poser la question de l’ouverture des frontières. Pouvoir dire que ce n’est pas un projet utopique ou naïf ou idéaliste, mais qu’il y a au contraire une série d’arguments tout à fait rationnels qui doivent nous pousser à envisager l’ouverture des frontières comme étant un élément qui puisse faire partie du débat, parce que c’est le moyen de mettre un terme au drame humanitaire qui se joue chaque jour en Méditerranée. Parce que c’est le moyen de lutter contre les passeurs, parce que c’est le moyen aussi de permettre aux migrants de réaliser leur plein potentiel. Et pourtant aujourd’hui malgré ces arguments rationnels c’est une option qui est complétement sortie de la table des politiques, comme si c’était le rêve un peu fou d’idéalistes naïfs. »

Suite de l’article et interview de Damien Carême ici.
Categories: Actualité France

Laisser un commentaire