Un voyage avec les anciens appelés d’Algérie contre la guerre, les Pieds Noirs progressistes, et les Réfractaires non-violents. Témoignage daté de septembre 2015.

Nous sommes invités ce soir dans une banlieue de Mostaganem : l’excitation est latente – cela fait au moins 5 jours que les vieux insistent « quand est-ce qu’on va rencontrer d’anciens moudjahidines ? ». Ils disent que c’est bien gentil d’avoir visité la cathédrale de Notre Dame d’Afrique, dans les hauteurs d’Alger, mais que ce n’est pas l’objet du voyage. La plupart d’entre eux sont d’anciens appelés français, mobilisés contre leur gré au tournant des années 60 pour partir manier le fusil dans les Aurès ou en Oranie. Ils avaient 20 ans, étaient ouvriers ou paysans, et avaient l’ordre de pacifier l’Algérie coloniale contre les fellaghas (bandits de grands chemins) qui semaient la zizanie dans les parages. Ils sont maintenant pour la plupart octogénaires, se sont regroupés autour de l’association de la 4ACG[1] et veulent retrouver le sens d’une histoire qui leur a été dérobé. Pour en découdre avec l’amnésie officielle, ils ont organisé ce voyage en Algérie. Ce soir, on nous fait entrer dans le séjour, des petits matelas ont été déposés aux quatre coins de la pièce, où des jeunes hommes nous proposent de nous asseoir. On s’exécute – et pendant une heure, à tour de rôle, un nouveau membre de la famille sort des coulisses, dépose sur les guéridons du café, des gâteaux, de la gazeuse, des beignets, du thé, des tasses propres, éclate de rire et s’en va. A travers l’entrebâillement de la porte, on voit un petit garçon faire grise mine, tandis que ces sœurs hilares essaient de le pousser à pénétrer dans la pièce.

Des bribes de conversations s’amorcent à travers cette parade, et je me retrouve bientôt à contempler les photos de vacance qu’un des fils me tirent une à une de son album. Soudain, l’impatience touche à son comble « Où est-il ? ». Les anciens appelés français veulent entamer une discussion avec l’ancien combattant algérien. Or, le voici enfin, le doyen, petite calotte sur la tête, frêle et souriant, porté à bout de bras par l’un de ses petits-enfants : « Salam alikoum ». Emotions, et révérence : « Monsieur, nous sommes ravis de vous rencontrer, et nous aimerions que vous nous racontiez comment s’est passée la guerre de votre point de vue. ». Le doyen est là, visiblement embarrassé, « Je voudrais bien parler, mais vous comprenez, j’ai le diabète, j’ai le cœur, j’ai les poumons, alors je suis un peu fatigué. » On insiste : juste une petite histoire. « Vous voulez que je vous dise, et bien… je crois que le passé, c’est le passé. Maintenant, nous sommes tous amis. Alors mangeons des gâteaux, buvons de la gazeuse, et vive la fête ! » Sur ces entrefaites, on est conduit dans la cour intérieure, les jeunes commencent à entonner des chansons et des hymnes soufis, en tapant vigoureusement sur des bassines en guise de percussions.

Le lendemain, nous repartons vers Tlemcen. Le bus de tourisme nous a été alloué par l’ONAT (Office National Algérien du Tourisme), assorti d’un employé en lunettes noires, Malek, responsable de notre sécurité, et d’une escorte permanente d’au moins une ou deux voitures de policiers. A l’initiative de notre groupe, ce bus a été transformé en assemblée générale permanente – histoire de confronter l’expérience que fait chacun de ce voyage. On tâche de comprendre : que sommes-nous venu faire ici ? Nous sommes unanimes sur un point : c’est que nous ne voulons pas faire du tourisme.

Parmi nous, d’anciens appelés, certains accompagnés par leur concubine, mais aussi d’ancien pieds noirs, regroupés au sein de l’ANPNPA[2], et un couple qui vient au nom des réfractaires non-violents, qui militaient en 1960 pour un statut d’objecteur de conscience. Tous ont en commun d’estimer que le passé colonial et la guerre menée par la France contre l’indépendance algérienne ont une dimension criminelle – qui n’a pas été reconnue. La ligne officielle de la France est intangible depuis 1968 : les 1 750 000 militaires, contraints ou non, qui ont pris part à la guerre d’Algérie ont été couverts par une amnistie généralisée. On peut encore parler de « colonisation positive » dans les débats publics, sans n’être aucunement mis en cause. De fait, en apparence, tout ce qui existe aujourd’hui de critique contre cet état de fait est l’affaire d’une minorité. La 4ACG regroupe quelques centaines d’anciens appelés, reversant leur pension d’anciens combattants au profit d’associations algériennes, et tâchant de promouvoir les valeurs de solidarité contre celle de la guerre : ainsi en est-il de notre voyage. En comparaison, la FNACA (Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie, Maroc et Tunisie), moins concerné par le passif criminel de l’armée, regroupe environ 358 500 adhérents. Tout ceux-là se sont prêtés à la statistique : mais la multitude est du côté des silencieux, des mutiques, de cette figure constitutive de n’importe quelle famille française, quasiment traditionnelle – l’oncle ou le père, qui n’a jamais parlé.

« Faut-il parler de pardon, de réconciliation, de réparation ? » – on échafaude des théories dans le bus : ce qui n’a pas été mis en débat à une échelle nationale, ce qui n’a pas été clos par des décrets, nous est restitué dans un chahut de prises de position. L’un d’entre nous est absolument hostile à l’idée d’une demande de pardon : qu’il juge enracinée dans notre culpabilité judéo-chrétienne – il ne s’agit pas de négocier, ou de monnayer la fin d’un malaise avec de bonnes actions, avec une amende symbolique ou financière – il s’agit d’avancer ensemble, de nous construire un passé commun dépassionné pour aller de l’avant. Son éloquence lui donne raison : « Il n’a pas tort, me dit un autre ancien, mais tu vois, moi, pendant la guerre, j’avais l’habitude de donner des bonbons aux mômes autochtones qui entouraient notre garnison, et l’un d’entre eux m’a dit qu’il n’en voulait pas. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit parce qu’hier vous avez tué mon père. Et bien moi, le jour où un ancien moudjahidine m’a serré dans les bras, en me disant que nous étions frères, et bien, ça m’a fait quelque chose, je sais que ça ne suffit pas, mais ça ressemblait un peu au pardon. Et bien, je ne crache pas là-dessus. »

Pendant ce temps, le bus circule, étrange fluidité, roulant comme s’il était seul sur des routes bondées : la raison ? – c’est qu’à l’aide d’une huée de gyrophares, l’escorte policière qui nous accompagne rabroue les autres automobilistes sur les bas-côtés, multiplie les chicanes et les queues de poisson, faisant de nous, à notre grande honte, un véhicule prioritaire. Nous nous demandons d’abord s’il s’agit d’un privilège archaïque de l’époque coloniale, ou de l’actuelle intempérance policière : on nous renseigne, et plus pragmatiquement, il s’agit d’un ordre. Le protocole de l’ONAT impose pour notre sécurité que le bus ne doit jamais s’arrêter, à défaut de quoi il pourrait devenir une « cible » pour d’invisibles terroristes. En attendant, nous perdons toute possibilité de discrétion : pendant que notre cortège se faufile sous les klaxons, nous échangeons, piteusement, des regards avec les passants sombres ou curieux, qui nous dévisagent à travers les vitres mates. Comment la vivre notre fraternité ? – on dérive, on passe de la ville à la campagne, près de hameaux désertés par la guerre civile, ou par l’exode rural, on se laisse éblouir malgré tout par la lumière du couchant. J’écoute mon voisin qui chuchote : « tu vois là-bas, c’est ça qu’on appelait les mechtas, toutes ces petites maisons, ces champs, c’est ça qu’il nous fallait mettre à sac. »

La gestion du voyage est l’œuvre de Malika Tazairt, dirigeante de la société Voyag’acteur, qui a essayé de composer un agenda de rencontres et de visites, en fonction de ses connaissances sur place, des associations locales soutenues par la 4ACG, et de lieux potentiellement intéressants. Nous le remettons en question quotidiennement, tâchant de renégocier ensemble les priorités. Pourtant, bon gré, mal gré, nous passons notre temps à visiter des sites de tourisme – dans un pays où le tourisme extérieur est presque inexistant. Cela donne un étrange enchevêtrement de tableaux : ainsi, nous voici parvenus aux abords d’un mausolée, sorte de pyramide berbère dans un coin retiré de la wilaya de Tiaret. Présentement, sans qu’on nous ait avertis des raisons, la présence policière et militaire autour de nous s’est considérablement accrue. Couvert d’un chèche, le gardien, seul habitant local, nous montre la brèche par laquelle pénétrer dans l’édifice. Nous descendons lentement, les plus jeunes aidant les plus vieux. A l’intérieur, plongé dans le noir, les contours s’estompent, on avance de caveau mortuaire en caveau mortuaire, sans plus savoir qui est avec nous, les lampes-torches s’allument et s’éteignent, des flashs ? – ce sont des gendarmes qui se prennent en photo-souvenirs, bras dessus dessous dans les ténèbres. On ne sait plus qui va et vient dans ce tombeau. Qu’est ce qu’on fait ici ? Est-ce cela le voyage de la réconciliation ? – passer du temps dans les grottes, en profondeur – apprenant à ne pas nous voir, à nous perdre et nous retrouver, heureux quand même du peu d’invisibilité qui nous enveloppe.

Au niveau national, le peu qu’a fait la France pour admettre ses torts envers l’Algérie, c’est de retirer la légion d’honneur d’un militaire. Celui-ci s’est un peu trop complu d’avoir pratiqué la torture. Cette homme, Paul Aussaresses, a du en prime débourser 7500 euros d’amende en 2002, suite à la parution du livre dans lequel il avouait que le gouvernement français avait soutenu et encouragé ce genre d’exactions. En revanche, les plaintes des familles qui ont reconnus les leurs parmi les victimes, n’ont pas abouti – l’amnistie de 1968 n’est pas négociable. Il faudrait passer à la catégorie de « crime contre l’humanité » pour rouvrir les dossiers. A l’époque de la guerre, pourtant, le ton était peu courtois : « Le terroriste est devenu le soldat de la guerre révolutionnaire comme l’artilleur, le fantassin ou l’aviateur de la guerre conventionnelle. Le soldat admet la souffrance physique et la mort comme inhérente à son état. Pour avoir les mêmes droits, le terroriste doit accepter les mêmes risques. Or il les refuse. C’est un tricheur. Qui sera interrogé sur son organisation plus que sur ses actions. S’il donne les renseignements – ce qui est le cas en général – l’interrogatoire sera terminé. Sinon, ils lui seront arrachés par les moyens appropriés. Comme le soldat, il devra affronter la souffrance et peut-être la mort. Il doit l’accepter comme la conséquence de l’emploi des armes de guerre qu’il a choisies. »[3]. L’auteur de ses conseils en matière de dignité militaire, Roger Trinquier, n’a jamais été inquiété pour ses prises de positions. Il a d’ailleurs inspiré sa stratégie à d’autres bourreaux dans des conflits aussi terribles que l’Irlande du Nord ou le Vietnam – dans lesquels les antagonistes colonisés n’avaient non plus la décence d’accepter les forces inégales, et de venir se faire massacrer loyalement sur un champ de bataille.

En Allemagne, au contraire, on continue jusqu’à aujourd’hui de condamner à l’enfermement à vie d’anciens nazis, même quand leurs jours sont comptés – comme le prouve l’affaire du comptable d’Auschwitz, Oskar Gröning qui vient d’être jugé à 93 ans. Je ne sais pas ce que vaut pour un homme, quelque soit ces crimes, d’aller garnir une prison – ni si cela améliore véritablement la société où il a vécu. La justice est un sujet bien trop vaste pour tenir dans un ministère. Que devient le devoir de mémoire lorsqu’il est réapproprié par un Etat ? Peut-il exister une réappropriation collective d’un passé criminel, qui ne passe ni par le châtiment, ni par l’oubli ? [4] allons voir un ancien camp de torture à Sidi Ali, près de Mostaganem : dans les cellules, des artisans ont reconstitués des personnages de cire, dont les postures nous renseignent sur les différents procédés de l’armée française : le passage à tabac, la bassine de nuit, le viol, la gégène etc. Un haut-parleur diffuse des hurlements, dont on ne sait si ce sont des retranscriptions d’époque ou des reconstitutions. L’ensemble est difficilement soutenable – certain d’entre nous sortent. Les appelés de la 4ACG ont eu le courage ou la chance de se retrouver, de s’épauler, pour pouvoir témoigner de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait, sous la pression d’un ordre militaire. Ils se sont donné les moyens d’apprendre à faire la part des choses face à leur responsabilité individuelle. Pendant notre voyage, il n’y aura pas de grandes cérémonies, pas de cortège de la vérité – mais dans le bus, on se dit les choses, sans savoir où mènent de tels aveux : « je n’ai jamais dû participer à la torture, mais j’étais là, j’ai entendu ce qui se passait, j’ai compris : et je n’ai rien fait pour l’arrêter. »

Une fois encore, nous nous retrouvons le soir pour tâcher d’infléchir le cours du voyage : « moins de tourisme, plus de temps pour les rencontres ! » – on décide de se donner plus de quartier libre dans les centre-villes, aussi libre qu’un humain puisse se sentir lorsqu’il est environné par des flics. L’un de nous arrive le quotidien El Watan à la main : « François Hollande va venir en Algérie ! Cela me donne une idée ! ». Il nous propose d’écrire une lettre ouverte au président français, pour lui demander, lors de ce voyage de donner un signe clair de réconciliation : notamment en ouvrant et analysant véritablement les archives de la guerre, dans un travail commun avec l’Algérie. Nous sommes plutôt divisés quant à notre croyance dans la politique représentative, et quant aux perspectives d’une telle action, mais l’engouement et la gentillesse de notre compagnon nous rallie à son projet. On s’y adonne, on cherche les mots pour dire, on gribouille, et après quelques jours, on conclue au consensus, fermons l’enveloppe, et l’envoyons depuis la Grande Poste d’Alger. La réponse nous parviendra un ou deux mois plus tard : « Monsieur François HOLLANDE m’a confié le soin de vous assurer de toute l’attention portée à votre démarche. Le Chef de l’Etat, vous le savez, est déterminé à apaiser les mémoires autour de la guerre d’Algérie et à faire vivre la force des liens d’amitié qui unissent la France et I’ Algérie. Sans la lucidité sur notre histoire, il n’y a pas d’avenir possible. Soyez certain de l’importance que le Chef de I’Etat accorde à l’appropriation de cette histoire par les jeunes générations, qui continueront de bâtir à notre suite un destin fraternel pour la France et l’ Algérie ».

Comment comprendre une langue de bois ? – les mots qui se bousculent dans cette lettre pourraient être les nôtres : « mémoire, amitié, lucidité, avenir, fraternel ». Ils pourraient être ceux avec lesquels dans le bus les anciens débrouillaient du sens : entre leur responsabilité impossible à dénouer et les illusions légères du pardon. Pendant ce voyage, nous inventions une fraternité au petit jour la chance – au gré de ce qui nous était accordé dans la rue : un sourire, une discussion, une polémique. On trouvait peu d’évidences, on se déroutait. J’ai demandé aux anciens de la 4ACG comment ils avaient pu assumer leur responsabilité dans la guerre, en devenir témoin, malgré la violence des souvenirs et l’indifférence étatique : « tu sais, moi, j’ai toujours été long à comprendre : je suis tombé dans tous les panneaux, la guerre d’Algérie, l’agriculture industrielle, alors je peux pas vraiment me faire passer pour un héros tu vois. Un truc où j’ai peut-être eu de la chance, c’est que j’ai l’habitude de laisser la porte de chez moi ouverte, alors il y’a des gens qui passent. Et puis un jour, il y’en a un qui te dis : « c’est pas bien ce que vous avez fait », et tu l’envoies balader, mais trois mois, deux ans après, il y’en a un autre qui dit la même chose, et puis l’idée fait son chemin, alors tu commences à avoir des sueurs froides, et là tu te rends compte qu’il est temps que ça change. Mais qu’il est trop tard. Et une fois que tu as compris, petit à petit, tu commences à faire suer les autres à ton tour. »

 

[1]  Les Anciens Appelés d’Algérie et leur Amis Contre la Guerre : l’association a été créée en 2004 avec l’objectif « de réfléchir, de témoigner et d’œuvrer pour la paix, à partir du travail de mémoire sur la guerre d’Algérie ». Les anciens combattants qui s’y investissent reversent intégralement leur pension militaire, afin de financer des projets algériens et palestiniens. Par exemple, le centre social Sos Bab el Oued que nous sommes allés visiter dans un quartier populaire d’Alger.

[2]  L’Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et leur Amis. Cette association a été créée en 2008 suite à un ras-le-bol de quelques anciens pieds-noirs qui ne se sentaient pas représentés par les organisations officielles d’anciens colons, souvent nostalgiques de l’Algérie Française, parfois résolument racistes. L’ANPNPA prend parti de contre-manifester pour chaque cérémonie d’anciens pieds-noirs, qui ne prendraient pas en compte la dimension oppressive de l’ancien régime colonial.

[3] Roger Trinquier, La guerre, Albin Michel, 1980

[4] A ce titre, on peut évoquer l’exemple de la Funa chilienne. Indigné par l’impunité dont jouissaient les anciens tortionnaires du régime de Pinochet, une association chilienne, composées de victimes, de chercheurs et d’activistes (le Mouvement Vérité, Action et Justice) a décidé d’appliquer soi-même la Funa : à savoir une campagne de « jugement populaire à domicile ». Ils dénoncent ainsi publiquement ceux qui pratiquaient la torture devant leurs maisons, ou sur leurs lieux de travail.

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